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Taxi Driver par Anouk Blanco

Par VIRGINIE REBULL, publié le lundi 7 janvier 2019 13:21 - Mis à jour le lundi 7 janvier 2019 13:52
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Analyse du film Taxi Driver de Martin Scorcese (1976) par Anouk Blanco

Synopsis

Travis Bickle est un chauffeur de taxi de nuit à New-York. Il souffre d’insomnies, et ses rencontres nocturnes commencent à le dégoûter de la décadence du monde.

Suite à un échec amoureux avec Betsy, Travis devient paranoïaque et son état mental décline. Il achète des armes à feu, et commence à s’entraîner. Il croise la route d’une très jeune prostituée, Iris, et sa volonté de l’aider va devenir une véritable obsession.

Son but est de purger New-York de ses pêchés, afin de sauver la ville. Il tente de tuer un candidat à la présidentielle, Monsieur Palatine, et après avoir échoué, se rend dans la chambre d’Iris, tue tous les hommes présents et manque de peu son suicide.

Travis se retrouve alors à la une des journaux et recommence à conduire son taxi.

 

SCORSESE

Martin Scorsese, est un réalisateur américain, d’origine italienne. Très tôt, il s’intéresse au cinéma et rêve de fonder sa propre maison de production. Adolescent, il hésite à devenir prêtre. Finalement, il se dirige vers le cinéma et réalise en 1967, son premier court métrage connu : The Big Shave.

Scorsese réalise des longs métrages et commence à se faire connaître. Son premier grand succès est Mean Streets (1973), où il fera la connaissance de Robert De Niro, avec qui naîtra une fructueuse collaboration de huit films.

Ce réalisateur est très proche de Robert De Niro, qui s’apparente à ses yeux à une muse et suite à leur séparation(date?), Scorsese reproduira ce fonctionnement avec Leonardo DiCaprio.

On retrouve plusieurs thèmes récurrents dans le cinéma de Scorsese : la violence, les femmes (souvent manipulatrices), la religion, New-York, la musique...

Il commence à réaliser Taxi Driver en 1975, en lisant le scénario du jeune Paul Schrader. L’histoire est écrite en quelques jours : « Il a jailli de moi comme un animal. » Scorsese pense alors immédiatement à De Niro, pour incarner le personnage principal, Travis.

 

Travis : un antihéros :

Un antihéros, est un personnage de fiction qui ne possède pas les caractéristiques habituelles du héros, comme la bravoure, la gentillesse etc. Dans la littérature, quand on pense antihéros, on pense immédiatement au personnage de Meursault dans L’Étranger d’Albert CAMUS. Il en est de même pour Travis, avec le cinéma.

Au premier abord, Travis est un homme simple, extrêmement taciturne. Il est chauffeur de taxi la nuit, car depuis la guerre du Vietnam, il n’arrive plus à trouver le sommeil. Vêtu de sa veste militaire kaki, on le découvre pour la première fois, déambulant dans les rues de New-York sur une musique de jazz. Mais nous comprenons que Travis, est progressivement aspiré par la folie new- yorkaise. Il ne supporte plus les pêchés. De son taxi, il observe des hommes violents, alcoolisés, des prostitués. Pour lui, tout devient insupportable, il « faudrait nettoyer tout ça ! »

Lorsqu’il est rejeté par Betsy, après l’avoir emmené dans un cinéma pornographique, tout s’accélère. Il devient alors obsédé par le fait de répandre le bien par le sang, il est le sauveur. Travis commence à développer des troubles semblables à la schizophrénie, l’homme calme et solitaire du début, devient angoissant.

 

La simplicité et la banalité de ce personnage va éclater, lorsqu’il se rase la tête en ne se laissant qu’une crête. Il devient une bombe à retardement. Pour lui, tenter de tuer un homme politique, M. Palatine et commettre un massacre pour sauver Iris de la prostitution, est une question de bon sens. De ses actes, il souhaite purifier la ville de New-York, qui est selon lui, totalement souillée.

A la fin du film, il obtient la reconnaissance des parents d’Iris et de la presse. Il devient un véritable héros.

Pourtant, en tant que spectateur, on ne peut s’empêcher d’avoir un regard critique sur Travis et sur toute la folie et la violence qu’il dégage. C’est en cela qu’il est un véritable antihéros que l’on peut d’autant plus relier à Meursault, car tout comme lui, il est impassible, on ne sait et on ne saura jamais ce qui se passe réellement dans son esprit.

 

La place de la religion dans Taxi Driver :

Martin Scorsese est un homme très influencé par la religion catholique. Il a d’ailleurs réalisé deux films qui lui sont entièrement consacrés : La dernière tentation du Christ (1988) et Silence (2016). Dans tous ses films, les personnages vont à l’église, pratiquent la religion ou même portent simplement des signes religieux, mais pas dans Taxi Driver.

A aucun moment, la religion n’est énoncée clairement, elle se fait beaucoup plus discrète. En effet, Travis est un homme obnubilé par les pêchés, on peut donc facilement le relier à un homme d’Église, cherchant à absoudre la population.

De plus, Scorsese aime représenter des crucifixions, au propre (La dernière tentation du Christ), comme au figuré (la scène de combat dans Raging Bull). On en retrouve une, lors de la mort du proxénète d’Iris. Travis le tue par balle, surpris, il écarte les bars, reçoit l’impact de la balle, puis tombe au sol.

 

Travis, le héros scorsesien :

Chez Scorsese, les personnages sont complexes. Ils ne sont ni bons ni méchants. Chacun a sa zone d’ombre, ou de bonté. Il n’y a aucun jugement.

Ces personnages sont tout ce qu’il y a de plus humains, une sorte d’allégorie du mythe d’Icare, dès qu’ils touchent leur but, ils retombent en mille morceaux. Travis représente le héros scorsesien par excellence.

Oui, il devient fou, oui, il massacre, mais est-il vraiment responsable de ses actes ? Certains diront que non, en défendant le fait que le monde qui l’entoure est vil et abject et qu’il n’est en réalité qu’une victime, cherchant à rétablir le bien. Ce qui est en partie vrai. Mais, dès le début, Travis est en totale contradiction avec ses paroles. Il ne supporte plus les tromperies et la prostitution, mais tous les jours il va dans des cinémas pornographiques. Il trouve les personnes mauvaises, leurs comportements déplacés et pourtant, lors de son tout premier rendez-vous avec Betsy, il ne comprend pas sa volonté de partir alors qu’il l’emmène voir un film pornographique. Nous ne pouvons pas nier le fait que sa réaction face à la violence de New-York est en totale adéquation avec celle-ci, sachant qu’il commet lui même une tuerie.

Cependant, contrairement aux autres films de Scorsese, Travis ne meurt pas à la fin et devient un véritable héros aux yeux de tous.

 

You talking to me ?:

Cette scène du miroir est une scène mythique du cinéma. Elle a été parodiée par de nombreux humoristes et beaucoup de cinéastes ont rendu hommage à Taxi Driver. On peut citer La Haine de Mathieu Kassovitz (1995).

Cette séquence est improvisée par Robert De Niro.

Au départ, la seule indication était : « S’entraîne avec son pistolet face au miroir. ». Mais, Martin Scorsese a demandé à son acteur de parler à son reflet et de jouer avec son arme. Les mots lui sont alors venus naturellement.

Dans cette scène, on voit Travis, avec une arme cachée sous son manteau, la dégainer afin de la pointer face à son reflet. Il le refait à plusieurs reprises, en menaçant de tirer sur son double, qu’il provoque, en répétant « You talking to me ? You talking to me, fucking bastard ? »

On entend alors sa voix en off, qui continue de dépeindre une ville totalement obscène. A ce moment, il y a comme un tressaut de la caméra, qui se rembobine. Il recommence donc sa phrase et son geste.

Cette séquence est primordiale dans le film, c’est elle qui lui donne tout son sens. Si l’on ne montrait que ce passage à une personne ne connaissant pas le film, elle en aurait au moins compris le but principal. A ce propos, le scénariste a déclaré « C’est de la pure improvisation. Pour moi, c’est le meilleur passage du film. Et ce n’est pas dans mon scénario. »

En effet, lors de cette scène Travis perd tout contrôle sur la situation. On sait qu’il a des tendances schizophrènes et le tressaut de la caméra peut nous signifier que Travis devient son double, qu’il passe de l’autre côté du miroir.

 

L’empreinte du Nouvel Hollywood dans Taxi Driver :

Le Nouvel Hollywood, est un mouvement cinématographique américain, qui débute dans les années 60 jusque dans les années 80. Il est très influencé par le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague française. Il se caractérise par une volonté de s’éloigner des grandes maisons de productions, d’abandonner les studios, afin de privilégier les décors naturels, et surtout, de pouvoir traiter des sujets interdits ou censurés par Hollywood et le code Hays : la sexualité, la corruption, la violence.

 

Ce mouvement, révèle de nouveaux réalisateurs, comme Francis Ford Coppola, Brian De Palma, Michael Cimino, Martin Scorsese, et bien d’autres. Pour eux, Hollywood est mort. Ils cultivent alors leurs paradis perdus, non pas avec un œil neuf, mais réaliste. Ils se réfèrent donc à leurs pères fondateurs, tel que Ford, Hitchcock, Welles etc.

Le Nouvel Hollywood, fait éclore des films cultes, comme Apocalypse Now, Le parrain, Scarface, mais aussi Star Wars et Les dents de la mer.

Lorsqu’on lit cette infime définition du Nouvelle Hollywood, on ne peut qu’assimiler Taxi Driver à ce mouvement. En effet, il est tourné dans les rues de New-York, dans un appartement et dans une voiture, ce qui en tant que cinéphile nous rappelle A Bout de Souffle de Jean Luc Godard (1960).

 

New-York dans Taxi Driver :

On peut penser après avoir vu Taxi Driver, que Scorsese a une haine vis à vis de New-York. La ville n’y est pas présentée sous son meilleur jour, mais pour le réalisateur, c’est un endroit familier.

Il grandit dans le quartier de Little Italy . A cause de problèmes de santé, il passe, enfant, beaucoup de temps à sa fenêtre. Il épie tout ce qui se déroule sous ses yeux et prend vite conscience du conflit entre les valeurs morales de l’Église et la loi de la mafia italienne. Toutes ces scènes violentes ou non qu’il observe, l’influenceront tout au cours de sa vie. C’est son professeur de cinéma, M.Manoogian, qui lui conseille vivement de filmer cet univers familier, afin de trouver de l’inspiration et aussi de montrer au cinéma de nouveaux décors.

Une grande partie des films de Martin Scorsese se déroule à New-York. Cependant, en raison de problèmes financiers, certaines scènes de Taxi Driver sont réalisées à l’extérieur de la ville. L’équipe de tournage a recréé l’univers de New-York, dans une ville de sa banlieue.

 

Le tournage :

Scorsese opte pour des caméras silencieuses et maniables. Celles-ci servent notamment pour les tournages de nuits, à l’intérieur du taxi de Travis. La caméra suit le personnage dans tous ses déplacements, ce qui implique le taxi. Tourner dans une voiture hors-studio et fond vert, c’est du jamais vu aux Etats-Unis. La grande majorité des films étant tournés en studios, Taxi driver est une véritable révolution.

 

Le budget est très restreint, en effet les maisons de productions voyaient ce film comme de la série B. L’équipe de tournage a donc dû s’adapter. Martin Scorsese, avait prévu tous les plans, tous les mouvements de caméras, grâce à des story-board et un découpage technique extrêmement précis.

Certaines scènes sont improvisées, mais pas selon la définition générale. Scorsese était très méticuleux, tout comme Robert De Niro. L’acteur déclare à ce sujet : « Quand je dis improvisé, ça signifie qu’on devait beaucoup répéter avant le tournage pour roder les scènes. Il fallait trouver un format, une allure, une structure. »

Cette maîtrise et en même temps cette nouveauté, intriguent très vite lors de la sortie en salle du film. Il devient un succès auprès du public et de la critique. Même si il n’est pas encensé par tout le monde, il est repris, questionné, cité, critiqué et ne cesse d’être commenté.

 

Robert De Niro :

Pour jouer Travis, Robert De Niro, a dû se préparer des mois à l’avance. En tant qu’ancien élève de l’Actors Studio, il est pour lui essentiel de s’imprégner du personnage, afin de pouvoir l’incarner.

Six mois avant le début du tournage, il obtient une licence de chauffeur de taxi, est commence à travailler de nuit, en essayant de penser comme Travis. Il perd également du poids et ne sort presque que le soir pour travailler, afin d’avoir un teint pâle et assez maladif. À la fin de ses six mois, il est prêt, il est Travis.

En plus d’être d’une extrême rigueur envers lui même, il l’est envers les autres acteurs. Jodie Foster, adolescente au moment du tournage, se souvient que De Niro l’obligeait à jouer et rejouer leurs scènes jusqu’à ce qu’elles soient parfaites. Ce désir de bien faire, fait de lui un acteur incroyable, prêt à tout pour parfaire son personnage. Cela lui vaudra un oscar en 1980, pour son rôle de Jake La Motta dans Raging Bull de Martin Scorsese.

 

A Tombeau Ouvert, un cousin éloigné :

Une vingtaine d’années après Taxi Driver, Martin Scorsese revient sur un terrain familier. A Tombeau Ouvert (1999) avec Nicolas Cage, nous replonge dans un New-York sombre. Frank Pierce, est ambulancier de nuit dans le quartier de Hell’s Kitchen. En quête de sauver des vies, Frank est totalement obsédé, non par la vengeance et le meurtre comme Travis, mais par la recherche de montées d’adrénaline, en réanimant de peu un homme ou en protégeant une femme victime de violences conjugales. Tandis que Travis tue des êtres vivants, Frank lui, sauve des vies.

Pourtant, ils ne sont pas si différents. Nous pouvons citer leurs métiers, mais aussi leur obsession malsaine à vouloir sauver le monde. Tous les deux, sorte de « jumeaux contraires », les yeux injectés de sang, font ce qu’ils peuvent pour sauver ce qu’il reste du monde.

 

Conclusion :

Pour conclure, il me semble essentiel de rappeler à quel point ce film a marqué l’histoire du cinéma. Il a tout d’abord joué un rôle majeur dans la carrière de Martin Scorsese, en le propulsant au rang de réalisateur incontournable ; mais également pour Robert De Niro, qui a vu sa notoriété s’accroître, lui permettant d’accéder à de grands rôles.

Taxi Driver en plus d’avoir marqué un grand nombre de spectateurs, a permis à des réalisateurs de le réinventer, on peut notamment citer Drive (2011) de Nicolas Winding Refn, A Beautiful Day (2017) de Lynne Ramsay.

C’est un film iconique, qui a bousculé les codes de l’ancien Hollywood. Taxi Driver est intemporel, pas seulement grâce à sa technique cinématographique, mais aussi grâce à Travis, ce loup solitaire, qui coupé de toute relation sociale et traumatisé par la guerre, va tenter de se faire justice. Cet homme qui devient un véritable terroriste, peut être comparé au chemin empruntés par certains fous, djihadistes, anciens militaires, qui font malheureusement l’actualité.

En ce sens, avec Taxi Driver, Scorsese a réussi à capter une tension qui englobait notre monde et qui est malheureusement toujours présente.

 

Anouk Blanco, Déc. 2018.